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Terre de Liens Normandie, petites histoires humaines pour grandes ambitions globales...

Une initiative cherchant son creuset pour décoller...

En 2006/2007, alors animateur à l'AFIP[1] Normandie et co-animateur d'INPACT[2] Basse-Normandie, réseau inter-associatif engagé sur une étude action sur développement de l'autonomie alimentaire des élevages bas-normands pour mieux résister à l'entrée des OGM sur notre territoire, j'avais proposé, alors que le réseau INPACT envisageait de se mobiliser sur la thématique de l'installation agricole, qu'ensemble nous soutenions l'émergence de Terre de Liens dans notre région. Outre mon intérêt personnel pour l'action innovante de ce réseau naissant, la proposition n'avait pas été faite au hasard. En effet, le réseau AFIP a toujours eu cette vocation d'accompagner l'émergence d'initiatives collectives, dans le champ du développement agricole et rural fondé sur l'éducation populaire[3]. Et, au fond, passer de militant du « décloisonnement » – maître mot à l'AFIP... - au « tisseur de liens »  (maitre mot et projet politique à Terre de Liens) me paraissait cohérent, et pour tout dire, naturel.

Pourtant, alors en pleine transformation de son Conseil d'Administration, et concentrée sur redéfinition de ses orientations associatives (en direction du développement durable et de la création d'activités en milieu rural), l'AFIP Normandie ne retint pas la proposition, pour se concentrer sur d'autres priorités tout aussi importantes par ailleurs. INPACT Basse-Normandie non plus, bien que certains de ses membres avaient déjà fait intervenir Terre de Liens dans notre région, bien avant que nous prenions à bras le corps le projet[4].

Le relai décisif - et hautement symbolique -  des militants urbains de l'Economie Solidaire

L'échec initial dans cette tentative consistant à enclencher un processus politique d'émergence de Terre de Liens en Normandie, a finalement été un mal pour un bien concernant la suite de la  création de l'association. Car en effet, c'est du côté des résistances créatives de culture plus « urbaines », et des passeurs de liens entre cultures agricoles alternatives et initiatives citoyennes urbaine campées sur l'alter-consommation, voire la citoyenneté économique, que le lancement de TDL Normandie va pouvoir se faire. L'ARDES (Association Régionale pour le Développement de l'Economie Solidaire en Basse-Normandie), qui avait impulsé et co-animait depuis 5 ans un collectif inter-associatif organisateur des Rencontres du Développement Durable (RDD) sur l'agglomération caennaise (et maintenant à Cherbourg, puis Alençon) releva volontiers ce défi de la promotion en idée d'un projet pleinement accord avec les principes orientation politiques et méthodologiques de l'Economie Solidaire en France et au-delà. En 2007, l'édition des RDD portait sur le thème « Avez-vous trouver votre paysan de famille? Produisons et consommons autrement. Alimentation de qualité, alimentation de proximité » : comment rêver meilleurs thème pour lancer un vrai plaidoyer grand public en faveur du lancement de Terre de Liens en Normandie?! Fort des débats thématiques et soutenu par une présentation de TDL par Valérie Rosenwald (animatrice historique de TDL en île de France...), l'appel à la mobilisation pour créer l'association était lancée. Et sur de bons rails...

Car - nous en reparlerons ailleurs et à un autre moment... - s'il y a bien une spécificité à Terre de Liens, qu'il conviendra de défendre le plus longtemps possible, c'est que nous nous revendiquons d'un mouvement tout à la fois rural et urbain, un pied dans le champ agricole - avec ses contraintes, ses potentiels et ses limites -, et un pied dans le champ de l'économie (et de la finance) solidaire, lui aussi avec ses contraintes, ses potentiels et ses limites. C'est bien de l'alliance stratégique entre ces deux univers sociaux (voire plus!), culturels, politiques, de ces différents registres de  participative, écologique et de proximité du 21ème siècle. C'est bien de l'alliance ville-campagne, ici, ailleurs, dès maintenant, que se renforceront mutuellement et réciproquement les actions transformatrices de chacun et chacune dans son domaine. L'histoire des tentatives passée nous l'enseigne, nos expériences présentes et notre intuition politique nous invite à garder chevillée au corps et à l'esprit cette posture engageant des démarches, des méthodes d'intervention spécifiques.

Des idées qui prennent corps dans des personnes qui assemblent leurs énergies pour développer ensemble et en tous lieux les alternatives agricole-alimentaires-paysagères...

Jean-Benoît Guillou, alors étudiant en fin d'étude ingénieur « agro » à Renne, cotentinois (nord Manche), porteur de projet d'installation en paysan boulanger, en recherche de stage de fin d'étude se proposa de centrer son mémoire sur les expériences d'installation collectives en Basse-Normandie. Après avoir négocié un rattachement administratif à l'association nationale et un petit budget pour ses frais d'étude, je devenait co-maitre de stage sur le terrain, en lien avec Christian Mouchet, enseignant chercheur à l'agro de Rennes, inventeur de le la grille IDEA permettant d'évaluer la durabilité des fermes. Le travail de Jean-Benoît allait aussi être le prétexte et le moyen pour tester auprès des institutions agricoles la réceptivité du projet Terre de Liens dans notre région, préparant ainsi, le liens à venir avec des acteurs clé comme, par exemple, la SAFER[5].

Vincent Pastorini, éco-maçon, (premier président de TDL Ndie) co-initiateur et accompagnateur de l'émergence de plusieurs AMAP dans le Calvados, à l'époque président de l'Association Régionale pour la Promotion de l'Eco-construction en Basse-Normandie, bigrement intéressé par un projet de Terre de Liens faisant sens et écho avec ses questions et actions militantes et professionnelles, apporta sa contribution morale décisive pour lancer concrètement l'initiative en 2008 dans notre région, avec Bruno Frémont, producteur de cidre bio sur les vergers de Roncheville à Bavent, sur les bords des marais de la Dives, initiateur de la première AMAP en Basse-Normandie, et accompagnateur de bien d'autres par la suite, partenaire de volet au sein d'une équipe d'ouvriers de Renaud Trucks à Blainville, prompt à souffler, lui aussi, sur les braises créatives de quelques initiatives porteuses de changement de société, nous accueilli chez lui, un jour de printemps 2008, pour décider, à quatre, cette fois-ci de nous lancer concrètement dans la création de l'association.

A partir de cette journée carrefour, les choses s'enchainèrent rapidement. Aillant déjà structuré l'essentiel d'un dossier projet à soutenir auprès du Conseil Régional de Basse-Normandie, pour aller chercher les financements d'un futur poste d'animateur que j'allais occuper un an plus tard (le 1er avril 2009), nous sommes allé le présenter à Frédérique Heurguier vice-présidente en charge de l'agriculture durable au Conseil Régional de Basse-Normandie, et Corinne Féret son homologue à l'Economie Sociale et Solidaire. Sous cette forme aussi – le montage financier -  nous ne lâchions pas l'idée structurante de Terre de Liens qui veut approcher de façon transversale (agriculture et finance solidaire) la question de l'installation agricole dans notre région. Un premier soutien de  25 000 euros était ainsi apporté pour aider au lancement de Terre de Liens en Basse-Normandie.

Fort de ce premier engagement normand, nous sommes par la suite aller solliciter le Conseil Régional de Haute-Normandie où M. Logiou (vice président en charge de l'agriculture), et M. Taleb (vice-président en charge de l'Economie Sociale et Solidaire), conquis par le projet ou emporter la décision favorable du Conseil Régional pour soutenir (l'implantation de Terre de Liens en Haute-Normandie). Ce que les élus des Conseils Généraux de l'Eure et de Seine-Maritime feront aussi par la suite pour permettre l'embauche d'une seconde salariée positionnée sur la Haute Normandie (Camille de Rostolan)

Re-lier les résistants créatifs hauts et bas-normands, une évidence pour Terre de Liens Normandie...

Mais c'est à la fin de la première conférence inter-régionale sur la bio tenue dans les locaux de la Préfecture de Région à Rouen en Haute-Normandie que l'extension de l'aventure Terre de Liens en Haute Normandie s'est enclenchée. Venu débattre et faire connaître Terre de Liens au sein de cette conférence, je rencontrais à la fin de celle ci, dans les couloirs de la Préfecture Benoît Lelièvre, producteur de lait de vache (Jersiaises) et de chèvre en transformation directe dans la proche banlieue agricole de Pont-Audemer. Réfléchissant avec un collègue producteur de volailles anciennes à un projet d'acquisition collective d'une ferme de 80ha en vallée de la Risle en zone Natura 2000, il saisit l'occasion de notre rencontre pour m'inviter à découvrir sa ferme, son projet et, quelques jours plus tard,  ses possibles futurs associés. S'engage alors le premier accompagnement de projet – à l'époque encore bénévole - dans un délai très court (trop court), mais où allait cependant être menée une première expérience, à ce jour encore sans égal, de mobilisation citoyenne et territoriale qui, malheureusement, ne devait pas aboutir. Mais nous pourrons en reparler ailleurs, à un autre moment...

Viendront ensuite Romuald Bonnaire (et sa compagne Madeline), berger pour le Conservatoire des Espaces Naturels en Haute-Normandie, mais aussi, entre temps, Marianne Blin, compagnon historique de l'ARDES, initiatrice et animatrice du PILES de Pont-Audemer (Point d'Initiatives Locales et d'Economie Solidaire), Gaël Avenel, jeune producteur céréalier (de la plaine de Sée dans l'Orne) en cours de conversion en bio, Cécile Raous, chargée de mission développement urbain à Argentan, Eloïse Lamotte étudiante en fin d'étude d'infirmière compagne de Jean-Benoît Guillou, co-porteuse de projet pour une future installation agricole en collectif, et plus tard, Michel Caen instituteur et militant du vélo (aujourd'hui trésorier de l'association), Marc Frossard, professeur de sport en collège en cours de conversion professionnel pour devenir maraîcher bio, Sylvain Cosson, jeune licencié d'une société d'économie mixte qui développe et commercialise... des zones d'activités commerciales et industrielles en Basse-Normandie, maintenant secrétaire au sein du CA de l'association !

Nous n'avons pas besoin « du » pouvoir (même si nous travaillons avec), nous sommes progressivement le monde que nous voulons voir ad-venir...

Tout ce petit monde bigarré, aux histoires sociales, aux ancrages et pratiques géographiques multiples, aux cultures politiques différentes, aux cultures différentes, mais travaillé par un même soucis et une même intention, avec une moyenne d'âge d'une trentaine d'année! - nonobstant la présence de quelques salutaires et dynamiques cheveux blancs...- forme aujourd'hui le premier terreau citoyen-militant de Terre de Liens qui sillonne la Normandie, participe aux foires, débats, séminaires, ateliers, rencontre des porteurs de projets, soutient des AMAP, accompagne des propriétaires terriens tenant à céder ou louer leurs terres à des cultivateur, éleveurs travaillant dans le respect du vivant, de la terre, des animaux, et des hommes qui en vivent, débat et réfléchit avec des élus locaux volontaires pour expérimenter d'autres modes de développement local à partir de la question alimentaire, agricole ou paysagère...

Un nuage diffus, dynamique et créatif, de personnes, de citoyen-ne-s se développe ainsi, tranquille, insensiblement, mais perspicace et tenace, qui porte en lui et en actes les outils du changement. A vous qui finissez de lire cette petit survole de la jeune histoire de Terre de Liens Normandie de vous poser la question suivante : et si j'y apportait ma modeste (ou ambitieuse!), locale mais décisive, contribution, pour que rapidement, dans un texte qui continuera celui-ci nous constations très prochainement ensemble les changements globaux dont nous serons les artisans passionnés ?


[1] Association pour le Développement d'Initiatives Rurales

[2] Initiative Pour une Agriculture Citoyenne et Territoriale, réseau regroupant l'ARDEAR BNdie, la FRCIVAM BNdie , le GRAB Bndie, l'AFOCG 61.

[3] Pour une compréhension claire de l'histoire du mouvement paysan progressiste et de la fonction de médiateur de l'AFIP dans l'unification de la gauche paysanne, se reporter à Jean-Philippe Martin, 2005, Histoire de la gauche paysanne. Des contestations des années 60 à la Confédération Paysanne, édition La Découverte.

[4] C'est l'ADEAR 50 qui la première fit venir Terre de Liens dans notre région à l'occasion de l'une de ses fêtes paysannes en 2006. On signalera aussi Arnaud et Valérie Tomazweski qui créèrent également en 2006 leur SCI avec l'appui de Nicolas Bihan, alors administrateur de Terre de Liens en Bretagne, pour consolider la reprise d'une ferme en bio avec l'engagement citoyen de 209 sociétaires qui leur permirent d'acquérir les hectares complémentaires et nécessaires pour leur installation.

[5] Société d'Aménagement Foncier et d'Etablissement Rural.